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L’art du pitch… et comment y survivre

par Benoit Poirier, hiver 2007


Sauf exceptions, difficile d’y échapper. Qu’ils aient du métier et une notoriété ou qu’ils soient novices, ceux qui désirent composer la musique de films ou de séries télévisées doivent se prêter au jeu de la soumission, communément appelée le pitch. Bien entendu, comme ils se font toujours sur invitation, les débutants ont intérêt à se faire connaître.


« S’ils ne vous connaissent pas, ils ne peuvent vous appeler !, » lance Jeff Fisher, qui leur conseille de faire parvenir aux maisons de production un démo regroupant leurs compositions, qu’elles aient été diffusées ou non. « C’est une bonne façon de mettre le pied dans la porte. » Car, comme le fait remarquer Anthony Rozankovic, les nouveaux venus, contrairement aux musiciens chevronnés qui courent le risque de se voir cantonnés dans un style musical précis, « ont l’avantage d’être vierges de réputation ».


La plupart du temps, c’est le producteur qui impose un pitch au réalisateur. Un, si ce n’est plus d’un. « C’est rarement le réalisateur qui décide si l’on fait un pitch ou pas. Lui, en principe, il ne voudrait jamais en faire, » constate Jean-Marie Benoît, qui a dû participer à un tel processus dans le cas de La Grande Séduction, lui qui avait pourtant développé un lien étroit avec le réalisateur Jean-François Pouliot, avec qui il avait fait les 138 pubs du célèbre Monsieur B de Bell. « C’est un hasard si j’ai gagné. Mais ça demeure quand même aberrant, quand ça fait 14 ans que tu travailles avec quelqu’un, de devoir te soumettre à un pitch, que le réalisateur n’ait pas cette liberté-là ! »


Dans le meilleur des mondes, le producteur et le réalisateur connaissent bien le travail des compositeurs auxquels ils font appel. Ceux-ci reçoivent entre une et cinq courtes scènes en format numérique, le synopsis ou le scénario, des notes écrites décrivant le style musical recherché, bref, assez de renseignements pour leur permettre de présenter des pièces qui pourraient correspondre à l’univers du réalisateur. Une fois reçues, les soumissions sont écoutées « à l’aveugle », donnant en principe une chance égale à tous.


Hélas, ce n’est pas toujours le cas. « C’est une espèce d’utopie de croire que tout, dans ce monde-là, est complètement objectif, » affirme Anthony Rozankovic. « Je ne dis pas que les pitchs sont tout le temps pipés mais, parfois, le producteur et le réalisateur ont déjà une bonne idée de ce qu’ils veulent. Tout de même, pour se rassurer, ils font un pitch… Et, malheureusement, dans certains cas, on réalise très rapidement qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent, » ajoute-t-il. « On se retrouve alors à faire de la recherche et développement pour eux. »


« Ils veulent se payer le luxe d’avoir plusieurs propositions au cas où quelqu’un arriverait avec quelque chose de vraiment génial, » estime Jean-Marie Benoît. « C’est d’autant plus un luxe que, bien souvent, ils ne payent pas un cent ! L’équipement est aujourd’hui tel que, pour nous, faire le pitch ou faire la version finale, c’est exactement le même processus. En plus, c’est une loterie ! Et, souvent, la loterie est organisée sans savoir c’est quoi le gros lot ! Je trouve cette situation tout à fait déplorable. C’est un peu méprisant, je trouve. » Les trois musiciens dénoncent ainsi le fait qu’il n’y ait aucune norme quant à une rémunération minimale ou quant aux droits d’utilisation ultérieure du matériel fourni. Quoi qu’il en soit, ils adorent leur métier.


Les principales qualités d’un pitch ? « C’est de tomber dans le mille ! C’est tout , » s’exclame Jean-Marie Benoît. « Et ça, c’est un coup de dés. Totalement ! » Mais, chose certaine, les pièces soumises doivent absolument être pertinentes. « On peut carrément détruire un film avec une musique qui n’a aucun rapport. » Tout est une question d’intuition, donc. Et de créativité.« Ma job, c’est d’être un radar, d’entrer dans l’âme du réalisateur et d’essayer de comprendre là où il veut aller. Mon travail n’est pas de me servir du projet pour me mettre en valeur, mais plutôt de mettre le projet en valeur, » souligne Rozankovic, qui insiste sur l’importance du lien qui peut se développer entre un musicien et un réalisateur. « En plus de répondre à toutes leurs demandes, il faut arriver avec ce petit quelque chose auquel ils n’auraient pas pensé et qui permettra à votre composition de se démarquer, » conseille pour sa part Jeff Fisher.


Il demeure que participer à un pitch constitue une entreprise exigeante. « C’est vraiment beaucoup d’efforts. Et c’est dur pour l’ego, » confie Anthony Rozankovic. « Et plus on vieillit, plus il faut vraiment mettre son orgueil de côté ; notre humilité est notre meilleur outil ! » Jeff Fisher conclut : « Je crois que, finalement, il faut simplement aimer la musique, mettre de côté ses émotions, ne rien prendre de façon personnelle. Juste prendre plaisir à ce que l’on fait, aborder cela comme un jeu et laisser libre cours à sa créativité. Cela en vaut la peine. »



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