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Articles “Trucs de métier”

Les auteurs, les compositeurs et la révolution numérique


par Jean-Robert Bisaillon


Où donc la révolution numérique conduira-t-elle les auteurs et les compositeurs? De quelle façon les actuels changements technologiques engendrent-ils des changements dans nos sociétés et en quoi le rôle du créateur subit-il à son tour des mutations majeures?


Il est déjà possible d’identifier divers facteurs qui modifient nos rapports d’humains à la musique : (1) il est désormais possible de reproduire une œuvre musicale numérisée dans une infime fraction du temps correspondant à sa durée réelle (rapidité de la copie et hypertemporalité); (2) par les carnets électroniques (blogs), les réseaux sociaux, les courriels et les protocoles d’échanges de fichiers, il est possible pour chacun de publier de la musique, qu’il en ait le droit ou pas (autopublication et désintermédiarisation); (3) il est possible d’écouter gratuitement sur Internet plus d’heures de musique par jour que ce qu’une journée ne compte d’heures (gratuité et dimension chronophage du Web); (4) les mémoires des appareils numériques peuvent contenir une quantité telle de contenus qu’il est concrètement impossible pour un consommateur moyen de se permettre l’acquisition d’autant de minutes de « programmation » (20 000$ pour remplir un iPod Touch au Apple Store); (5) les entreprises de télécommunications canadiennes investissent actuellement de fortes sommes (au delà du milliard de dollars) pour le partage de fréquences permettant le haut débit, secteur à forte valeur ajoutée, reposant largement sur les contenus; (6) les contenus les plus adaptés aux succès de masse souhaités par ces mêmes entreprises de télécommunications sont les contenus audiovisuels - les problématiques spécifiques vécues jusqu’ici par le seul secteur de la musique ne sont pas considérées comme alarmantes.


Toutes ces affirmations viennent en fait soutenir une même thèse : la valeur intrinsèque d’une chanson et le pouvoir d’influence de la filière économique musicale ont baissé notablement - la musique est désormais un accessoire du succès des nouvelles technologies. Il faudra beaucoup de courage politique et d’imagination pour redonner un souffle à cette économie.


Publié en juin dernier le rapport final Digital Britain1 montre la pleine mesure des changements sociaux découlant des nouvelles technologies. Les conclusions du rapport britannique démontrent que la transition vers le numérique rend obsolètes les anciens modèles plus rapidement que ne se mettent en place les modèles nouveaux. Le rapport affirme que le moment est venu de donner un encadrement politique aux nouvelles technologies, sans quoi une nation comme l’Angleterre pourrait voir son leadership s’affaiblir, sa société se fragiliser.


Nous voyons s’opposer dans le débat des nouvelles technologies les positions très divergentes opposant la réglementation de l’État à l’autorégulation des marchés. Pourtant, lorsque l’on aborde la culture et le numérique, nos regards devraient porter vers un très large horizon, dépassant les enjeux économiques de groupes d’intérêts.


Plus près de nous, le président du CRTC Konrad von Finckenstein affirmait au mois de juin, à l’issue des audiences sur les nouveaux médias, que le Canada devait se doter d’un chantier de réflexion sur le numérique2. À la fin du même mois, il participait, au côté du ministre de l’Industrie Tony Clement, à la conférence L’économie numérique du Canada : Aller de l’avant - tenue sur invitation et disponible en ligne3.


En ce moment, beaucoup plus que savoir pour quel distributeur numérique opter ou encore quel réseau social choisir entre Facebook, MySpace ou Twitter pour faire la promotion de sa musique, le créateur doit s’assurer de participer à la définition d’un nouveau contrat social à l’ère numérique. Certes, il faut occuper l’espace, accroître notre notoriété artistique en ligne et apprendre à mettre à profit l’univers Internet. Par contre, notre engagement dans le dossier du numérique a plutôt intérêt à se faire visionnaire et stratégique. Nous devons nous engager collectivement dans le débat aux côtés de nos gouvernements, des publics amateurs de culture ainsi que des industries qui utilisent actuellement nos œuvres pour enrichir leur offre aux consommateurs. Exclure les créateurs de la réflexion constitue une grave erreur. « Parce que la société d’aujourd’hui est déjà société de l’information, il appartient aux artistes, tournés vers l’horizon de l’avenir, de tracer les voies d’une nouvelle alliance entre éthique, technique et esthétique. De l’écoute de l’artiste et du respect de sa condition, dépend ainsi, pour une large part, le devenir des sociétés, » dit l’Article 15 des Recommandations relatives à la condition d'artiste de l’UNESCO.


1 Digital Britain – rapport en ligne
http://www.culture.gov.uk/what_we_do/broadcasting/6216.aspx


2 Communiqué du CRTC http://www.crtc.gc.ca/fra/news/releases/2009/r090604.htm


3 L’économie numérique du Canada : Aller de l’avant http://www.ic.gc.ca/eic/site/ecic-ceac.nsf/fra/h_gv00526.html (Voir notamment le segment 6 et l’intervention de l’avocat Michael Geist sur le droit d’auteur – vers 19:10). Voir aussi la Déclaration de Stratford (Canada) – Juin 2009 http://canada30.iglooevents.net/blogs/forumnews/thestratfo et le site du Réseau des médias numériques canadiens (anglais seulement) http://www.cdmn.ca/.



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