

La grande séduction
par Marie Hélène Poitras, été 2009
Ils ont du pif et des antennes, tentent de repérer les futurs artistes qui feront vibrer nos tympans et rempliront nos iPods. Rencontre avec Éli Bissonnette et Mathieu Houde, tous deux responsables du repérage des futurs grands noms de la chanson d’ici pour deux labels québécois prestigieux : Audiogram (Pierre Lapointe, Ariane Moffatt, Daniel Bélanger) et Dare To Care/Grosse Boîte (Malajube, Tricot Machine, Cœur de Pirate).
Difficile de quantifier le temps passé à chercher. « Je suis presque toujours en mode dépistage, dit Éli Bissonnette président, directeur artistique et co-fondateur de Dare To Care/Grosse Boîte. Aller 30 secondes sur MySpace, ça m’arrive des dizaines de fois par semaine. J’écoute des maquettes, je vais voir des shows. C’est là qu’on saisit l’essence du projet et qu’on voit si l’artiste a du charisme. De temps en temps ça va plus loin. Je noue un lien avec un groupe, on discute du projet et finalement ça n’aboutit pas pour une raison ou une autre. Le dépistage occupe environ 10% de mon temps. »
Pour Mathieu Houde, directeur artistique et producteur exécutif chez Audiogram : « Cela varie d’une saison à l’autre, étant donné que j’ai l’honneur de travailler pour un label déjà établi, qui possède déjà une bonne banque d’artistes. Si on est surchargé de productions, mon mandat sera de les superviser. Mais quand on a de la place pour la relève, j’y consacre plus de temps. Depuis janvier dernier, je dirais que j’ai passé 40% de mon temps à écouter des démos et à parcourir MySpace. Les concours (Granby, Francouvertes) représentent aussi des vitrines intéressantes. Plusieurs de nos artistes en sont issus, comme Loco Locass et Damien Robitaille. Mais en moyenne, c’est plutôt 15 à 20% avec d’importantes fluctuations. »
Le charmeur charmé
Lorsqu’il est question de repérage, la métaphore amoureuse survient presque toujours. À propos d’Éli Bissonnette, Jean Leloup – une très belle prise pour Grosse Boîte – confie ceci en entrevue : « Ça faisait un bout de temps qu’on se regardait et qu’on se cruisait… Finalement il m’a pris la main. Ben, attends, j’sais plus qui a pris la main de l’autre en premier. Puis on s’est regardés et on s’est embrassés. » Ne s’approche pas du grand méchant Loup qui veut! « C’est sûr que de signer Leloup c’est une grande fierté pour moi, reconnaît Éli Bissonnette. Je suis fan depuis toujours, j’ai tous ses disques et en plus, il avait juré qu’il ne travaillerait plus jamais avec des gens de l’industrie. Je suis content d’avoir gagné sa confiance, mais en même temps, Jean Leloup est ce qu’il est et ce n’est certainement pas grâce à nous. Tandis que Cœur de Pirate, Tricot Machine et Malajube, on les a accompagnés depuis le début, on a vraiment bâti quelque chose avec eux. »
De son côté, Mathieu Houde est heureux d’avoir repêché les gars de Karkwa. « Lors de leur premier disque, j’ai perçu chez eux un talent brut, immense, mais complètement éparpillé. Avec ou sans nous, ils se seraient rendus loin. » Avant qu’on fasse de lui une tête chercheuse, Mathieu avait porté à l’attention du président/directeur général d’Audiogram, Michel Bélanger, le démo boiteux d’un petit groupe de rigolos de Drummondville. En vain. Un an et des poussières plus tard, Les Trois Accords remportaient les grands honneurs à l’ADISQ. Voilà comment, de fil en aiguille, il est devenu l’homme de la situation pour le dépistage… « Mais il y a des limites à ce qu’on peut prédire. Il arrive qu’on se trompe… avec les meilleures intentions. » Éli Bissonnette renchérit : « Parfois, avec le recul, je me dis qu’il y a des choses que j’aurais faites différemment. Mais ce qui est beau aussi, c’est de se reprendre et de réajuster le tir. »
Il n’y a pas de formation offerte pour devenir dépisteur. Éli et Mathieu partagent d’abord et avant tout une passion vive pour la musique. D’ailleurs Éli sourcille lorsqu’on emploie le mot « flair ». « Ça sonne un peu requin, non? Moi je signe des artistes que j’aime; c’est mon seul critère et dans ma tête, il n’y a aucune autre façon de procéder. Je me souviens quand je suis tombé sur Cœur de Pirate l’an passé… J’avais son petit démo tout croche et je l’écoutais chez nous de la même façon que j’écoute les Beatles. Nos artistes sont tous très différents les uns des autres, mais ils ont en commun une grande authenticité. » Mathieu ajoute : « On cherche la beauté et on espère que la vérité va advenir à travers ça. Authenticité, intégrité… c’est aussi ce qu’on valorise. On essaie de favoriser la naissance des meilleurs artistes possibles et ensuite, c’est le public qui choisit. »
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